La Turquie dans l’Europe, un projet insensé

Vingt-six mois en Turquie, par Henri Morgenthau, Ambassadeur des Etats-Unis a Constantinople avant et pendant la guerre mondiale. Extrait :
« La base de la mentalité [du Turc] est un profond mépris de toutes les autres races, combiné avec un orgueil insensé. Le terme courant par lequel il désigne le Chrétien est celui de « chien » ; expression qui, dans son esprit, n’est pas une simple figure de rhétorique ; il regarde actuellement ses voisins européens comme bien moins dignes de considération que ses propres animaux domestiques.

« Mon fils, racontait fréquemment un vieux Turc, voyez-vous ce troupeau de porcs ? Il y en a de blancs, de noirs, de grands, de petits; ils diffèrent les uns des autres sous certains rapports ; pourtant ce sont tous des porcs. Ainsi en est-il des Chrétiens. Ne vous y trompez pas, mon fils ; ces Chrétiens peuvent porter de beaux vêtements, leurs femmes être très belles à regarder ; beaucoup d’entre eux sont très intelligents et ils bâtissent des villes merveilleuses et créent ce qui semble être de grands états. Mais rappelez-vous que sous cet extérieur éblouissant, ils sont tous pareils, ils ne sont que des porcs. »

La plupart des étrangers ont l’impression que ce jugement est général. Le Turc peut être d’une politesse obséquieuse; on sent, instinctivement, qu’il regarde un Chrétien, même s’il est son ami, comme une chose impure. Tels sont les principes d’après lesquels, depuis des siècles, les Ottomans ont réglé leurs rapports avec leurs sujets asservis.

Cette horde sauvage, descendue des plaines de l’Asie centrale comme une trombe, a submergé la Mésopotamie et l’Asie-Mineure, conquis l’Egypte, et pratiquement toute l’Afrique du Nord, puis a fondu sur l’Europe, écrasé les nations balkaniques, occupé une grande partie de la Hongrie et porté même les avant-postes de son Empire jusqu’au sud de la Russie. Autant que je puis en juger, les Turcs de cette période lointaine n’avaient qu’une seule grande qualité : le génie militaire ; ils furent de braves combattants fanatiques et tenaces, exactement comme le sont leurs descendants. Selon moi encore ils sont, dans l’histoire, l’illustration la plus parfaite du bandit politique, car ils n’ont jamais eu de civilisation propre.

L’alphabet, comme l’art d’écrire, leur était inconnu; partant ils n’avaient ni livres, ni poètes, ni art, ni architecture ; ils n’édifièrent ni villes ni gouvernement régulier. Ne connaissant d’autre loi que celle de la force, ils ne furent ni agriculteurs, ni colons; ils n’étaient que des cavaliers barbares, des maraudeurs ; pour eux la victoire consistait à écraser des peuples qui leur étaient supérieurs et à les piller. Aux XIVe et XVe siècles, ils envahirent le berceau de cette civilisation moderne, qui a donné à l’Europe sa religion et, dans une large mesure, sa culture.

A cette époque, plusieurs nations y jouissaient de la paix et de la prospérité. La vallée de la Mésopotamie abritait une importante et laborieuse population d’agriculteurs ; Bagdad était renommée par sa grandeur et ses richesses, Constantinople était plus peuplée que Rome ; la région balkanique, de même que l’Asie-Mineure, comptait plusieurs Etats puissants. Les Turcs s’abattirent sur eux comme une force destructive, irrésistible. En peu d’années, la Mésopotamie ne fut plus qu’un désert ; les grandes cités de l’est se virent réduites à la misère, et leurs habitants furent traités en esclaves. Et c’est de ces vaincus, qu’ils méprisent si ouvertement, qu’ils tiennent pratiquement tous les bienfaits de la civilisation dont ils jouissent depuis cinq siècles.

Leur religion vient des Arabes ; leur langue a obtenu une certaine valeur littéraire, grâce à la contribution de quelques éléments perses et arabes ; ils écrivent d’ailleurs en caractères arabes; le plus beau monument architectural de Constantinople, la mosquée de Sainte-Sophie, était à l’origine une église chrétienne, et toute l’architecture turque est manifestement issue de l’art byzantin ; le mécanisme commercial et industriel est toujours demeuré aux mains des peuples asservis, Grecs, Juifs, Arméniens et Arabes. Les Turcs n’ont que de faibles notions de l’art ou des sciences européennes; ils ont fondé très peu de maisons d’éducation, et leur ignorance est notoire ; il en résulte que la misère et la saleté ont atteint chez eux un degré qu’on ne trouve dans aucune autre contrée.

Les paysans vivent dans des cabanes fangeuses, n’ayant ni lit, ni chaise, ni table, pas même d’ustensiles pour manger leurs aliments, pas de vêtements, sauf les quelques loques insuffisantes qui couvrent leur corps et qu’ils portent habituellement de longues années durant.

Avec le temps, les Turcs ont pu s’assimiler quelques-unes des idées de leurs voisins européens et arabes, mais une d’elle leur est toujours restée étrangère, c’est qu’un peuple vaincu ne soit pas réduit à l’esclavage. Quand ils prenaient possession d’un pays, ils y trouvaient une certaine quantité de chameaux, de chevaux, de buffles, de chiens, de porcs et d’êtres humains ; de tous ces êtres vivants, ils considéraient comme le moins important celui dont ils se rapprochaient physiquement le plus. Il devint proverbial chez eux de dire que la valeur d’un cheval, d’un chameau était bien supérieure à celle d’un homme ; ces animaux coûtaient de l’argent, tandis qu’il était facile de contraindre au travail les nombreux Chrétiens infidèles, qui peuplaient l’empire. Le nom habituel par lequel ils désignaient le Chrétien était rayah, qui signifie bétail. Il est vrai que les anciens sultans accordaient certains droits aux peuples conquis, ainsi qu’aux Européens ; en réalité, ces concessions reflétaient automatiquement le mépris dans lequel étaient tenus tous les non-musulmans.

J’ai défini plus haut les « Capitulations », en vertu desquelles les étrangers avaient leurs propres tribunaux, prisons, administrations des postes et autres institutions. Ces privilèges ne furent pas accordés dans un esprit de tolérance, mais uniquement parce que les nations chrétiennes étaient considérées impures, et par conséquent indignes d’avoir aucun contact avec le système judiciaire et administratif de la Turquie; ce fut en application de ces principes, que les différents peuples conquis, tels que les Grecs et les Arméniens, furent répartis en « millets » distincts ou nations. L’attitude du gouvernement, à l’égard de ses sujets chrétiens est nettement caractérisée par les règlements qu’il leur imposa. Les maisons habitées par ces malheureux devaient être d’apparence modeste, leurs églises sans beffroi ; ils n’avaient pas la permission de monter à cheval, privilège réservé au noble musulman ; celui-ci au surplus avait le droit d’éprouver le tranchant de son sabre sur le cou des Infidèles !

Peut-on imaginer un grand état traitant de la sorte, en dépit du temps écoulé, des millions et des millions de ses propres sujets. Pendant des siècles, les Turcs vécurent comme de simples parasites aux dépens de ces laborieuses populations ; ils les taxaient jusqu’à les ruiner, leur volaient leurs plus belles filles qu’ils entraînaient de force dans leurs harems, prenaient par centaines de mille les jeunes garçons et les enrôlaient dans leurs armées. Je n’ai pas l’intention de décrire la servitude et l’oppression terrible qui régnèrent pendant cinq siècles; mon seul but est d’insister sur cette idée innée chez le Turc musulman, quant aux individus de race et de religion différentes des siennes, que ceux-ci ne sont pas des êtres humains indépendants, mais de simples esclaves, auxquels la vie peut être laissée tant qu’ils servent leurs maîtres, et qu’on a le pouvoir de faire disparaître impitoyablement dès qu’ils cessent d’être utiles. Cette conception est fortifiée par le mépris de l’existence et un plaisir intense à torturer autrui, penchants habituels aux nations primitives.

Telles étaient les caractéristiques morales du Turc, au temps passé de sa grandeur militaire ; depuis peu son attitude, vis-à-vis des étrangers et des peuples qu’il avait réduits à la servitude, s’était en apparence modifiée. Son propre déclin militaire et la facilité avec laquelle les nations infidèles avaient défait ses plus belles armées avaient forcé le fier descendant d’Osman à respecter au moins leur bravoure.

L’écroulement de l’Empire, depuis une centaine d’années, la création de nouveaux états tels que la Grèce, la Serbie, la Bulgarie et la Roumanie, et la merveilleuse évolution qui suivit l’émancipation du joug turc de ces pays, n’ont fait qu’augmenter la haine ottomane pour le mécréant ; mais ces événements ont contribué à révéler au vaincu sa valeur. Un grand nombre de Turcs fréquentèrent désormais les universités européennes, les écoles professionnelles, et devinrent des médecins, des chirurgiens, des jurisconsultes, ingénieurs et chimistes, selon les méthodes occidentales. Quel que pût être le mépris de ces individus plus cultivés pour leurs compagnons chrétiens, ils ne pouvaient nier que les plus belles choses en ce monde, temporel au moins, ne fussent les produits de la civilisation européenne et américaine.

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